mardi 20 décembre 2011

Autour d'une scène de violence ordinaire


J'ai été témoin l'autre jour d'une scène particulièrement agressive sur un parking de supermarché.
J'étais dans ma voiture, en attendant mon fils qui était allé s'acheter un en-cas. Soudain, un bruit de freinage brutal attira mon attention. Deux véhicules avaient failli se rentrer dedans. L'un des conducteurs sortait de son parking, et se trouvait bien à gauche de la voie, tandis que le second, une conductrice, était bien à sa place mais roulait trop vite.
Après un temps d'hébétude, la conductrice pris l'initiative de repartir nerveusement, et je la vis se garer juste en face de moi.
Le conducteur, lui, sorti de son véhicule, le laissant sur place, se précipita en direction de l'autre voiture, manifestement furieux, haranguant vertement ses occupantes avec une voix forte.
Les deux femmes en sont sorties. En voyant l'attitude de l'homme, elles ont l'une et l'autre réagit immédiatement avec une violence démesurée, probablement pour avoir le dessus, mais aussi pour exprimer leur fureur suite à la peur qu'elles avaient pu ressentir, et à l'agression qui s'en suivait.
L'homme a continué de hausser le ton. Les femmes ont alors cherché à le frapper à coups de pieds, qu'il a su esquiver lestement. L'une d'elles, emportée par son élan, a été déséquilibrée et a chuté par terre. L'autre, en réaction, a empoigné son adversaire et s'apprêtait à lui donner une correction, quand une tierce personne s'est interposée, et a réussi, non sans mal, à les séparer. Le monsieur est reparti, furieux (mais prudent). Les deux femmes s'en sont retournées elles aussi, meurtries et très en colère.
Comment expliquer un tel gâchis relationnel ?
L'attitude menaçante du conducteur avait mis le feu aux poudres, auprès de deux jeunes femmes apparemment tout aussi nerveuses que leur interlocuteur. S'en est suivi une escalade de violence très rapide et tout à fait navrante, tant pour les protagonistes que pour les spectateurs qui se trouvaient sur place.
Que se serait-il passé si le conducteur n'avait rien tenté contre les occupantes du second véhicule ? Les trois personnes s'en seraient sorties avec une mauvaise humeur certaine, mais probablement ponctuelle, liée à la peur qu'ils avaient pu ressentir face au risque de choc, et aux torts partagés (dont ils auraient pensé respectivement qu'ils n'étaient pas responsables).
Et que se serait-il produit si l'homme avait décidé de ne pas en rester là, mais avait utilisé la CNV dans ce contexte ? Il aurait pu rejoindre les occupantes du véhicule de façon calme et posée. Puis il leur aurait parlé de la peur qu'il avait ressentie à l'idée de leur rentrer dedans. La conductrice aurait pu alors répondre, sans se sentir agressée, qu'elle n'avait pas vu la voiture arrivant en face parce que celle-ci n'était pas bien placée. Et l'homme aurait répondu qu'en effet, il n'était pas à sa place parce qu'il sortait de son parking, mais qu'il n'avait pas imaginé que ce puisse être risqué, et qu'il pensait qu'elle roulait trop vite dans les allées de ce petit parking. Et la femme se serait probablement excusée.
Si chacun avait dans sa vie une formation CNV, lui permettant d'exprimer son ressenti de façon pacifique, même lorsque son émotion a été vive, nous éviterions bien des désagréments de ce type, et bien des colères qui gâchent la vie de toutes ses victimes.
Victoire

lundi 19 décembre 2011

Ne pas évaluer, pour mieux écouter

L’une des clés de la communication non violente est de savoir appliquer une distinction nette entre « évaluer » et « écouter ».

L’un des synonymes d’ « évaluer » est : « estimer ». Ce qui signifie : déterminer la valeur d’une chose. Nous connaissons aussi les termes « sous-évaluer », ou « surévaluer » : nous pouvons parfaitement nous tromper lorsque nous estimons quelque chose. Nous le faisons toujours de notre propre point de vue, avec notre histoire, nos expériences, notre perception de la personne qui s’adresse à nous. Ce qui nous apparait juste à l’instant de l’échange peut très bien nous apparaitre faux lorsque nous avons pris le temps de discuter davantage ou de réfléchir.

Lorsque nous avons en face de nous un interlocuteur, nous avons une tendance naturelle à évaluer ses propos, en ne leur donnant pas toujours le sens que traduisent les mots seuls.

Par exemple, lorsque nous conjoint(e) arrive le soir du travail, et s’exclame : « J’ai très faim. Quand est-ce qu’on mange ? », il est possible que nous évaluons ses propos d’une façon différente de ce que les mots expriment strictement. Nous pouvons entendre :

  • "Mets-toi vite à mon service car j’ai faim maintenant, ce qui implique qu’il nous faut nous mettre à table rapidement ».
  • "Ton devoir est de faire à manger pour que ce soit prêt au moment où je rentre du travail, l’as-tu fait ? »
  • "Mon besoin de manger est supérieur à mon désir de te demander comment tu vas, et si tu as passé une bonne journée. Ton bien-être s’efface devant ma faim. »
  • "Si je demande quand est-ce qu’on mange, c’est que je doute que ce soit prêt et que tu ais fait ce qu’il faut pour me nourrir lorsque j’ai faim. »
  • Etc.

Toutes ces évaluations paraissent un peu excessives lorsqu’elles sont formulées ainsi, avec des mots. Il arrive cependant que nos émotions soient vives, et fassent de telles interprétations excessives. Imaginons que votre journée ait été très contrariante et bousculée, mais que vous vous étiez le matin même fixé comme objectif de faire un poulet sauté au gingembre, une de vos spécialités particulièrement appréciée de votre conjoint(e), Une succession d’évènements contrariants ne vous a malheureusement pas laissé le temps d’aller faire les courses nécessaires. Rentré(e) chez vous, vous vous êtes accordé(e) quelques minutes de repos dans votre canapé, et vous vous y trouviez encore au moment où votre conjoint(e) arrive et s’exclame : « J’ai très faim. Quand est-ce qu’on mange ? ». Il est possible que vous ressentiez à ce moment-là une vague de culpabilité. Mais votre raison, à très juste titre, vous défend de vous sentir coupable, compte tenu des difficultés auxquelles vous avez dû faire face durant toute la journée. Alors elle met en place un stratagème pour vous défendre : en déformant les propos de votre conjoint(e), vous avez ainsi la possibilité de vous mettre en colère contre lui (elle), et de vous dédouaner de votre culpabilité.

Il ne s’agit pas de toujours nous méfier de nous-mêmes, mais bien de savoir que nous pouvons être injuste lorsqu’on nous évaluons des propos, plutôt que d’écouter le sens exact des mots qui nous sont adressés.

Victoire